[Extrait] De la fille, du loup et de la fin du monde

[Premiers fragments de l'histoire]

On l’avait prénommée Rouge dès sa plus tendre enfance à cause du chaperon écarlate qu’elle ne quittait jamais. À seize ans, ce vêtement, mille fois reprisé, flottait toujours derrière elle comme une ombre fidèle.

Comme chaque année à la même date, Rouge marchait sur le sentier longeant la forêt, en route pour rendre visite à sa mère-grand. Elle suivait le tracé avec application, sans jamais en dévier. Les anciens disaient que les loups guettaient dans l’ombre des arbres, prêts à bondir sur quiconque oserait franchir la lisière.

L’air s’était refroidi en cette fin d’automne. Des volutes de buée s’échappaient de sa bouche, l’herbe gelée craquait sous ses pas. Le silence de la forêt se fit pesant sur ses épaules. Elle resserra son chaperon et accéléra le pas.

Près d’un tronc noueux reconnaissable, elle s’arrêta. Ses doigts se crispèrent sur l’anse de son panier d’osier. Après un regard furtif de chaque côté, elle quitta le sentier et s’enfonça dans la forêt.

Le givre crissait sous ses semelles. Bientôt, elle arriva devant un vieux chêne creux abritant un cairn. Rouge resta un instant immobile devant le petit monticule de pierres qu’elle avait elle-même érigé.

Elle s’agenouilla dans l’humus gelé, son panier serré contre elle. Avec précaution, elle en sortit un bouquet de rhododendrons aux corolles épaisses, d’un violet profond. Elle les fit tourner doucement entre ses doigts, puis les déposa au pied du cairn.

— Bonjour, Mère-Grand, murmura-t-elle. Je suis revenue.

Ses yeux balayèrent les alentours, puis elle se racla la gorge.

— Je me sens stupide à parler ainsi toute seule. Mais… je n’ai plus vraiment à qui me confier.

Elle tritura un coin de son chaperon.

— Maman agit étrangement depuis quelque temps. Elle affirme t’avoir vue dans la forêt. Au village, on dit qu’à force d’attendre ton retour, elle s’est mise à voir des fantômes.

Un soupir lui échappa, se mêlant à la buée glaciale de ses expirations.

— Nous savons toutes les deux que c’est impossible. Trois ans déjà… Tu n’aurais jamais pu survivre seule ici. Pas vrai ?

La question flotta un instant, suspendue entre espoir et résignation.

— J’aimerais que tu sois là. Pour t’entendre, te parler de Georges, de maman… et surtout d’Ari.

Tu te souviens sûrement de lui. Il avait treize ans quand il est parti avec des itinérants. Sa mère le croyait mort. Le reste du village aussi, d’ailleurs. Et voilà qu’après sept années à parcourir le monde, il nous est revenu à la fin de l’été.

Rouge marqua une pause, pensive.

— Je me rappelle très peu de lui. On grimpait aux arbres, c’est tout ce qu’il me reste. Aujourd’hui, il me semble différent. Plus farouche, plus… absent.

Elle baissa le menton, les doigts glissant machinalement sur les pans de sa jupe.

— Et pourtant, quand il me parle… il est doux, attentif. Il a ce sourire… Tu aurais dû le voir, le jour de son retour. Le visage sale, la barbe en bataille, les iris brillants. On aurait dit un animal revenu d’un long hiver. Sauvage, mais magnifique.

Un sourire timide s’esquissa sur ses lèvres. Sa voix se fit aussi légère qu’une caresse.

— Dès que je l’ai vu, j’ai senti… quelque chose. Je ne saurais l’expliquer. Et depuis, je crois bien être tombée amoureuse.

La jeune fille se mordilla la lèvre, consciente de ce qu’impliquerait ses prochaines paroles.

— C’est pour ça que je refuse d’épouser Georges, malgré son importance au village. Tu me gronderais sûrement. Mais je ne veux pas d’un mariage arrangé. Est-ce qu’espérer un amour sincère fait de moi une folle ?

Elle leva enfin le menton vers le cairn. Rien ne bougea. Rien ne répondit.

— Tu me manques, Mère-Grand, murmura-t-elle en se relevant.

Elle tendit la main vers son panier. Un craquement retentit dans son dos. Son cœur bondit dans sa poitrine.

Dans la pénombre d’un buisson, deux pupilles brillèrent un instant. Terrifiée, Rouge s’enfuit à toutes jambes, sachant pertinemment que face à un loup, elle n’aurait aucune chance.

De retour sur le sentier, elle constata qu’aucune créature ne la poursuivait. Pourtant, elle continua de courir, portée par l’élan de la peur. Elle ne s’arrêta qu’à mi-chemin du village. Ses jambes flanchaient sous elle. L’air glacial s’engouffra dans ses poumons, la forçant à prendre appui contre un arbre. Sa tête tournait, un sifflement tenace emplissait ses oreilles.

Que va-t-il advenir de Rouge ? L'histoire continue ici :

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Merci de faire partie de cette aventure littéraire.

Laura Berthil, auteure de récits imaginaires.

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