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En m’éveillant ce matin-là, je sentis que quelque chose n’allait pas.
J’esquivai la case salle de bain et entrai dans la kitchenette de mon minuscule appartement. « Entrer » était un bien grand mot : la pièce s’apparentait plus à un placard qu’on avait déguisé en ajoutant de vieilles plaques électriques qui sentaient la résistance chaude quand on les allumait.
J’avalai une tasse de café, grignotai un morceau de biscotte rassie. Sans comprendre pourquoi, j’avais l’intime conviction que quelque chose clochait, comme si un évènement important m’avait échappé.
Je pianotai sur mon téléphone. Là aussi, rien ne tournait rond, jusqu’à l’heure affichée qui était illisible.
Les sens embrumés comme si j’avais fait la fête toute la nuit, j’enfilai rapidement des vêtements et des baskets. Je claquai la porte, puis glissai la clé dans la serrure. Je tentai de verrouiller une fois, puis deux. Rien n’y faisait : quelque chose coinçait.
Je jurai contre l’appartement, contre la clé, contre ce matin d’automne où rien ne fonctionnait correctement. Je fermai les yeux quelques secondes, le temps de me ressaisir, puis tournai à nouveau le loquet. Cette fois, il claqua, mais de façon étrange. Tout paraissait légèrement décalé. Je tournais vraiment dans ce sens-là, d’habitude ?
Avec un haussement d’épaule, je fourrai mon trousseau dans ma poche, puis dévalai les escaliers. À mesure que je descendais, mes pieds étaient de plus en plus douloureux. Au bas des marches, je m’arrêtai et vérifiai mes chaussures : la gauche était à droite, et la droite à gauche. Comme un petit enfant, j’avais mis mes baskets à l’envers !
Je pestai encore, contre moi, cette fois. Par réflexe, je tentai d’ouvrir ma boîte aux lettres. Mon nom n’y figurait toujours pas, mais je savais où elle se trouvait : deuxième rangée, première boîte en partant de la gauche. Pourtant, ce matin-là, la clé refusa de tourner. J’essayai dans un sens, puis dans l’autre, en vain.
J’insultais copieusement la petite porte en fer quand une voisine entra dans l’immeuble. D’un regard surpris et agacé, elle glissa sa propre clé dans ma boîte aux lettres. Sans aucune résistance, le loquet se souleva. Mal à l’aise, je l’observai récupérer son courrier sans rien dire.
Je fixai mon trousseau, la rangée de boîtes aux lettres, puis à nouveau le métal froid entre mes doigts. Avec d’énormes doutes, j’ouvris la boîte de la deuxième rangée, celle qui était tout à droite, cette fois. À ma grande stupeur, le verrou se leva.
Je ne récupérai même pas les publicités. Les yeux rivés sur ma clé, je quittai l’immeuble avec la désagréable sensation que le monde avait changé.
Dehors, cette impression ne fit que s’accentuer. Rapidement, mon cerveau satura, comme si rien ne fonctionnait comme il l’avait toujours appris.
Sans comprendre pourquoi, tout paraissait inversé : les automobilistes roulaient du mauvais côté, les panneaux étaient indéchiffrables, même le ciel semblait étrange.
Je longeai les magasins en évitant de croiser le regard des passants. Dire que je me sentais en décalage était un euphémisme. Un malaise plus profond me gagnait, comme si l’univers s’était déplacé d’un cran.
Un passant me bouscula ; je m’excusai. Lorsque je croisai mon reflet dans la vitrine d’une librairie, je me figeai. Quelque chose n’allait pas.
Quelque chose n’allait vraiment pas.
J’observai le visage dans la vitre, tournant la tête à gauche, puis à droite. Une sensation étrange persistait : ce que je voyais n’était pas tout à fait moi, et en même temps, c’était une version de moi que je n’avais jamais réellement croisée.
Un véhicule klaxonna dans mon dos. Je cherchai son écho dans la vitrine. Et mon cœur s’arrêta.
Là, dans le reflet, les panneaux étaient à nouveau lisibles, les lettres avaient repris leur place.
Le monde y était à nouveau ordonné.
Je hoquetai, pressai mes mains contre ma bouche ouverte, puis reculai d’un pas. C’est alors que je compris : tout ce qui, depuis le départ, m’avait paru étrange, l’était réellement.
Sans savoir pourquoi, ce matin-là je m’étais réveillé du mauvais côté du miroir.
⸺ 𝒻𝒾𝓃 ⸺
Merci de faire partie de cette aventure littéraire.
Laura Berthil, auteure de récits imaginaires.
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