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Le quinquagénaire leva les yeux de son smartphone, lassé. La vieille dame en fauteuil ne cessait de geindre. L’odeur de javel qui emplissait le couloir allait bientôt finir par lui donner la nausée. Les allées et venues des gens en blouses lui filaient le tournis. Il avait hâte qu’on vienne le chercher, hâte que tout ça se termine.
Quand son médecin l’avait informé que la boule disgracieuse à la base de son cou n’était qu’un simple kyste, il avait soupiré de soulagement. Pas de cancer, pas de traitement lourd. Une ridicule excroissance bénigne qu’il ferait retirer sans cérémonie. Rien qu’une simple formalité.
Quand enfin on l’appela, il se leva brusquement et répondit sans entrain. Pas le temps de tergiverser. Une heure ou deux, pas plus — c’était ce qu’il avait dit à sa femme. Il rentrerait à temps pour déjeuner, peut-être même poser un peu de vernis sur le vieux cabanon du fond du jardin.
Il fallait juste en finir.
Le box dans lequel on l’accompagna était exigu, étouffant, mais au moins il n’avait plus à supporter les gémissements de la vieille dame. Il enfila la blouse jetable, déposa sa montre et son alliance dans un coin, avec le reste de ses affaires.
Et il attendit. Longtemps. Encore.
Il regarda l’horloge. Navigua sur son téléphone. Regarda l’horloge à nouveau.
Il pensa aux lasagnes que sa femme devait préparer. À la douche qu’il prendrait en rentrant. À la voix de sa fille à l’autre bout du fil. À tout ce qui le ramenait à la maison, loin de cette odeur aseptisée et de ces médecins sans visages.
Quand enfin l’aide-soignante vint le chercher, il la suivit sans poser de question. Il voulait juste en finir une bonne fois pour toutes et rentrer chez lui.
La salle d’intervention était séparée des autres par de simples rideaux. Pas de murs. Pas de porte. Juste du tissu blanc. Il ne savait pas ce qu’il y avait derrière, mais devinait d’autres tables, d’autres patients, d’autres silences.
Avec l’aide de la soignante, il s’installa sur la table d’opération étroite, froide, presque inconfortable. Il répondit distraitement à ses questions et à ses remarques sans intérêt. Identité, date de naissance, tension artérielle. Rien qui comptait vraiment.
Le chirurgien et l’infirmière arrivèrent sans qu’il s’en aperçoive. Ils se présentèrent, inutilement. Impossible d’associer un nom à un visage caché sous un calot et un masque chirurgical. À peine avaient-ils énoncé leurs noms que le patient les avait déjà oubliés.
L’infirmière installa un champ protecteur autour de son kyste, désinfecta la zone avec un liquide froid. Le chirurgien détaillait le protocole, affirmant que ce serait rapide. Qu’il ne sentirait rien. Le patient acquiesça sans un mot.
L’infirmière lui plaça sur le nez un masque transparent qui sentait le plastique. Elle l’invita à se détendre, lui conseilla d’inspirer profondément pour que le gaz hilarant fasse effet.
Dans un premier temps, il ne ressentit rien. Puis la tête commença à lui tourner légèrement, comme s’il avait pris un verre de trop. Il ferma les yeux et lentement, le voile noir prit une texture étrange. Comme s’il vibrait. Il se peupla de petits feux d’artifices colorés. Les lumières dessinèrent des formes sans aucun sens qui le firent ricaner bêtement. Un bol de spaghettis verts se renversant. Un cône de chantier violet tournoyant dans le vide.
Quelque part dans ce rêve éveillé, une voix lointaine annonça l’anesthésie locale. Il sentit un pincement à la base du cou.
Il rouvrit les yeux.
Le chirurgien était penché sur lui. Le calot bleu, le masque, les lunettes. La lumière crue du spot, juste au-dessus.
L’image le heurta. Son sang se glaça.
Il connaissait cette image.
Il ne savait pas d’où. Mais il l’avait déjà vue.
Il cligna des yeux. Quelque chose pulsait dans ses tempes. Se fissurait derrière ses paupières.
Une image s’imposa, brutale, surgie de nulle part.
Il n’était qu’un petit garçon. Il faisait rouler ses petites voitures dans un circuit imaginaire. L’odeur de lasagnes au saumon lui donnait faim. Sa mère l’appela. Il aperçut ses jambes, le bas de sa jupe. Il leva les yeux — un homme à lunettes, un masque, un calot bleu, une lumière aveuglante.
Ce jour-là, il faisait du vélo. Sa sœur le devançait, riait en l’appelant limaçon. Il pédala plus fort, son cœur battait. Un homme penché sur lui, masque chirurgical, calot bleu, lumière blanche.
La voiture, la radio, sa femme qui chantait, leur chien qui hurlait. Une moto rouge les dépassa. Un visage masqué, des lunettes, le bleu d’un calot, le flash d’un spot.
Son collègue s’agaçait – les lunettes, le masque chirurgical.
Sa fille souriait, relevé de notes à la main – la lumière blanche et le calot.
La douche, la buée sur le miroir – le chirurgien penché au-dessus de lui.
Le congélateur, le prix des glaces – le spot aveuglant derrière le médecin.
Chaque fois, l’image s’imposait. Plus nette. Plus vive. Plus insistante.
Le chirurgien au masque. Le calot bleu. Les lunettes. La lumière aveuglante.
Toujours la même vision. Encore, encore et encore. Comme un bug dans la matrice.
L’effet d’une gifle au fond du crâne. Comme une erreur dans la chronologie.
Le passé s’emballait. Les souvenirs défilaient. Et la même vision s’imposait.
Tout s’imbriquait, trop vite.
Un stroboscope d’images, la même à chaque fois.
Et puis le présent.
Le spot aveuglant au-dessus de lui.
Le chirurgien. Le masque. Le calot bleu.
L’éternelle sensation de déjà-vu.
Son cœur battait à tout rompre. Ses tempes tambourinaient. L’air lui manquait.
Il aurait voulu hurler, mais aucun son ne sortit.
La lumière au-dessus de lui semblait pulser, grossir, vibrer — puis se réduire à un point, minuscule, incandescent.
Et tout à coup, plus rien.
Le silence. L’immobilité.
Un gouffre sans fond où il tombait.
Le néant.
⸺ 𝒻𝒾𝓃 ⸺
Merci de faire partie de cette aventure littéraire.
Laura Berthil, auteure de récits imaginaires.
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