La fosse

Tant que tu ne l'as pas vécu, tu ne peux pas comprendre ce qui se passe au cœur du mosh pit.

Mais voici un petit aperçu.

Tu attends depuis des heures. Ta vessie a déjà expulsé la première bière et tu sirotes la deuxième en trépignant. Avec tes amies, ton mec, ta copine… Vous riez bien trop fort, trop excitées que vous êtes. Vous attendez le concert depuis des semaines, des mois parfois.

Tu gueules pour être entendue par tes potes. La musique de fond est toujours bien trop forte, mais tu reconnais toujours ces sons. Parfois, tu te mets à fredonner sans t’en rendre compte.

Tu n’es pas au premier rang, invisible de là. La première ligne, comme à la guerre, prend toujours plus cher que le reste de la troupe. Tu dois te balancer d’un pied à l’autre pour voir la scène. Devant, tout le monde est plus grand que toi. Mais ça n’a pas d’importance. Tu trouveras toujours un moyen de te frayer un chemin jusqu’au bordel.

 

Quand la lumière s’éteint, tu finis ta bière d’une traite. Tu te mets à hurler. Ton cri est noyé au milieu de ceux des autres.

Une note. Un son lancinant fait vibrer tes bouchons d’oreille. Sur scène, les musicos entrent une à une. Chaque membre est accueilli par des hurlements bestiaux et des doigts levés au ciel. Puis le lead apparaît.


Les premières notes font éclater les amplis. La scène s’illumine comme un feu d’artifice. Et tu sens l’adrénaline monter férocement en toi.

Ça commence à se bouger timidement, à se déplacer gentiment. Tu guettes attentivement le centre de la fosse. Le mosh pit apparaît doucement mais sûrement, comme l’œil d’un cyclone.

 

Ton cœur bat au rythme de la batterie, quelque chose résonne au plus profond de toi. Et quand le refrain démarre, tout explose.

Ça bouscule. Ça cogne. Quelqu’un crie. Peut-être toi. Impossible de savoir.

Ton palpitant tape plus fort que la double-pédale elle-même. Ton front heurte une épaule. On t'écrase les orteils. Et pourtant tu souris. Tu hurles. Tu avances.

Bienvenue dans le mosh pit.


Tu te jettes dans les pogos en rugissant comme une bête. Tu pousses. Tu te fais pousser. Tu te retiens de justesse. Tu as une règle d’or : ne pas tomber.

Tu te laisses porter par les riffs puissants. Tu te laisses voguer au rythme de la foule.

L’avant de la scène se confond avec le fond de la salle. Tu ne vois plus les musiciennes. Et puis tu te retrouves projetée juste devant eux.

Tu croises des visages sans les voir. Des rictus de douleur. Des sourires d’extase. Tous se confondent dans cet océan de colère et de liberté.

Tu headbangues. Tu secoues la tête à t’en briser la nuque. Le son t’emporte. Pas juste la voix, la guitare ou la basse. L’ensemble te transporte.

 

Et puis les dernières notes s’évanouissent. Et tu lèves tes mains vers le groupe. L’index et l’auriculaire. Les cornes du diable, comme ils disent.

Les doigts de métal.


Pas le temps de souffler. Le groupe enchaîne.

Ton cœur bat trop vite. Tu es pleine de sueur. Autour de toi, certaines retirent déjà leurs t-shirts trempés. Et tu repars. Tu te jettes sur toutes celles et ceux que tu croises. Tu les laisses te percuter sans broncher. Le premier breakdown fait vibrer tous tes organes.

Quand le souffle te manque, tu recules, tu avances. Tu cherches la lisière du mosh pit. Là où patientent les moines shaolin.

Ceux qui passent le concert à fixer la scène.

Ceux qui se font des torticolis à headbanguer non-stop.

Ceux qui arrivent à garder leur pinte de bière intacte.

Tu prends le temps de respirer. De calmer ton point de côté. Tu regardes ces métalleuxeuses se jeter les unes sur les autres en souriant. Tu sais ce que ça leur procure.

 

La chanson suivante démarre. Tu regardes la scène. Le lead mime un cercle avec son index. Il ne t'en faut pas plus.

Tu te mets à courir en longeant le pit. Tu suis les autres, les autres te suivent. Le mosh pit s’agrandit. De plus en plus de métalleuxeuses rejoignent ce cercle infernal.

Ce circle pit de l’enfer.

Tu cours. Tu percutes. Tu trébuches. Tu touches à peine le sol que quelqu’un t’aide déjà à te relever. Et tu repars. Tu cours. Tu percutes.

Les riffs deviennent plus puissants. Le circle pit se brise, les métalleuxeuses se détachent. Tout le monde se rentre dedans. Les pogos deviennent encore plus violents. Et toi, tu te laisses porter.


À l’odeur rance de la sueur se mêle celle de la bière. Le sol glisse et colle en même temps. Tu piétines des cadavres d’ecocup. Des morceaux de pichets en plastique. Parfois ton pied rencontre une semelle égarée, une coque de téléphone détachée.

Et là, le groupe fait une pause. La fosse aussi.

Une ballade, une chanson tranquille. Tout le monde respire. Tout le monde se calme un peu.

Il y en a même qui se font soulever au-dessus de ta tête. Les slameureuses passent de bras en bras, survolent la foule. Certaines filent vers le fond. D’autres sont entraînées vers la sécu. Et parfois, iels dégringolent. Mais toutes ont une chose en commun : le sourire aux lèvres.

Quand ça repart, tu es déjà prête. Ton cœur s’est calmé, ta respiration aussi. Et tu te jettes dans le mosh pit. Plus féroce que jamais.

L’heure tourne, les chansons s’enchaînent. Tu sais que la fin est proche. Alors tu veux en profiter. Tant qu’il en est encore temps.

 

Tu regardes les musiciennes sur scène. Le signal que tout le monde attend. Avec leurs mains, iels demandent de séparer la fosse en deux.

Tu ne cherches pas à comprendre. Tu t’exécutes. Tes potes d’un côté, toi de l’autre. Ou ensemble, solidaires.

Tu n’as de compte à régler avec personne. Pas avec celles et ceux présents ce soir. Tu sais pourtant ce qui s’annonce. Et tu trépignes d’impatience.

Le mosh pit est vidé. Les métalleuxeuses sont entassées de part et d’autre de la salle. Toutes se regardent en hurlant.

C’est le côté droit contre le côté gauche.

Les métalleuxeuses contre les métalleuxeuses.

Tu sais qu’il n’y aura pas de vainqueur. Mais cette bataille, tu te dois de la mener jusqu’au bout. Quitte à tomber. Quitte à te faire écraser.


La musique redémarre. Tu attends le signal. Et quand le riff tant attendu retentit, tout le monde se précipite.

L’impact résonne dans tes tympans. Tu n’entends presque plus la musique. Tu te retrouves noyée, encerclée. Tout le monde se pousse. Tout le monde cherche à faire tomber les autres.

Peu à peu, le mosh pit se reforme. Les pogos reprennent. Les hurlements emplissent la fosse. Tout le monde est victorieuxeuse.

Tout le monde a survécu au wall of death.


L’adrénaline sature tes veines. Tu ne ressens plus rien. Ni la douleur, ni le temps qui passe. Parfois, quelqu’un tombe au milieu du mosh pit. Les plus costaudes l’aident à se relever. Les plus légeres font blocus pour empêcher qu’iel soit piétinée.

Dans cette grande mêlée indomptable, les règles sont respectées. L’ordre règne, toujours organisé de la même façon. Et toi tu te sens bien. Tu sens que tu as ta place dans ce bordel.

À l'extérieur, dans le monde réel, c'est difficile d'être toi.


Toi qu’on regarde de travers dans la rue. Toi à qui on donne des noms d’oiseaux.

Toi qu’on moque pour ta tenue, qui t’habilles en noir, qui arbore fièrement des T-shirts de tes groupes favoris.

Toi qui te tatoues la peau, qui te perces ce qui te chante. Toi qui te coiffes et te maquilles comme tu l’entends.
Toi qui emmerdes la norme.

Oui, toi.

Celui ou celle qu’on juge pour son apparence.

Qui parle fort.

Qu’on prend pour une sauvage.


Au milieu de cette fosse, entourée de tes semblables, tu te revigores. Parce que tu es fiere d’appartenir à cette grande famille qu’est le métal.


Tu lèves les mains au ciel. Les doigts de métal bien visibles.

Et tu hurles toute la rage enfouie au plus profond de toi.

Toute ta différence.

Toute ta fierté.

Parce qu’ici, tu n'es pas bizarre. Tu n’es pas de trop.

Tu n’es pas trop bruyante, trop intense.
Ici, tu existes. Et ça suffit. Ça te suffit pour affronter la connerie du monde.

Tu regardes la scène, les oreilles qui sifflent, le cœur qui bat à tout rompre.
Et tu sais que tu es vivante.
Tu as mal partout.
Tu trembles encore.
Mais bordel, tu rêves déjà du prochain wall of death.


Merci de faire partie de cette aventure littéraire.

Laura Berthil, auteure de récits imaginaires.

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