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Lorsqu'Aurore se réveilla cette nuit-là, elle ne comprit pas tout de suite que quelque chose n'allait pas. L’esprit encore engourdi, il lui fallut quelques secondes avant que l'odeur âcre de la fumée ne termine de la réveiller complètement. Son instinct passa alors automatiquement en mode survie et elle sauta de son lit sans utiliser la petite échelle. Immédiatement, elle secoua sa sœur, profondément endormi sur le lit inférieur.
— Aube ! Il se passe quelque chose, on doit sortir d'ici ! Aube !
Rien n'y faisait, Aube demeurait inconsciente.
Une toux rauque de l'autre côté de la pièce la fit sursauter. Lorsqu'elle se retourna vers ses autres sœurs, elle ne vit que deux paires d'yeux brillants en tous points identiques.
Les quatre fillettes se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. La clé pour les différencier résidait en un minuscule nombre tatoué dans le creux du poignet. Malgré tout, elles n'avaient pas besoin de ce signe pour se reconnaître les unes les autres. Aussi précise qu'elle fût, la génétique n'était pas parfaite. L'une arborait un grain de beauté sur la joue. L'autre avait un nez légèrement aquilin. Autant de signes qu'elles seules avaient appris à distinguer à force de se côtoyer.
Aurore se précipita vers ses sœurs et s'écria :
— On doit sortir d’ici !
Docile, la fillette du lit supérieur descendit prudemment par la petite échelle et enfila calmement ses petits chaussons. Face à elle, Morn se mit à sangloter.
— Pourquoi est-ce que tu pleures ? s'impatienta Aurore. Tu ne vois pas ce qu'il se passe ?
Comme pour lui donner raison, la fumée se fit plus dense et pénétra les poumons des fillettes. Fougueuse, Aurore attrapa la main de sa sœur et la tira violemment de son lit, lui arrachant un cri de douleur mêlé de terreur. Sans ménagement, Aurore traîna Morn vers la porte avant de se raviser : la fumée venait de là. Elle n'avait peut-être que dix ans, elle savait d'instinct que pour s'en sortir elle devait trouver une autre issue.
— Par ici, l'interpella la voix posée de Dawn.
La quatrième fillette se tenait déjà près de la fenêtre et attendait avec calme les deux autres. Serrant fermement la main de Morn dans la sienne, Aurore fit demi-tour et passa sans broncher devant Aube, irrémédiablement inconsciente. Morn la remarqua et tira sur le bras de sa sœur.
— Aurore attend, on ne peut pas l'abandonner !
Comme pour les presser, les premières flammes léchèrent le bas de la porte et la poignée se mit à rougeoyer.
— On n'a plus le temps ! cria Aurore entre deux quintes de toux.
La vue troublée par les larmes et la fumée, elle tira de plus belle sur la main de sa sœur qui résista en sanglotant.
— On en laisse toujours une derrière nous ! Je veux que ça s'arrête !
Aurore lâcha subitement sa sœur et la repoussa violemment.
— Aube ne se réveille pas ! s'égosilla-t-elle. La priorité est de survivre ! Si tu n'en es pas capable, c'est ton problème ! Dawn et moi on s'en va !
Joignant le geste à la parole, la fillette pivota vers la fenêtre. Son cœur rata un battement lorsqu'elle vit qu'elle était déjà ouverte et que Dawn manquait à l'appel. Dans son dos, les flammes redoublèrent d'intensité, leur chaleur lui donna des sueurs froides et leur grondement la pressèrent de sortir au plus vite.
Sans même se retourner, elle enjamba le rebord de la fenêtre et attrapa l'échelle en métal fixée le long du mur. Les sanglots de Morn pressant Aube de se réveiller lui serrèrent le cœur. Pourtant, lorsque la porte éclata en arrachant un hurlement de douleur à sa sœur, elle se laissa glisser le long de l'échelle et atterrit sur les pavés dans un bruit sourd.
Tandis que les cris d'agonie de Morn lui vrillaient les tympans et lui oppressaient le cœur, la respiration calme de Dawn la fit frissonner.
— Tu es partie sans moi, fit-elle remarquer, un grain de terreur mêlé à son ton désapprobateur.
— Tu as dit toi-même que la priorité était de survivre, dit simplement Dawn en haussant les épaules.
Le regard calme et vide de toute émotion de sa sœur la fit frémir. De toute leur fratrie, il n'y avait désormais plus qu'elles. Sur les huit petites filles en tout point identiques qu’elles étaient au départ, elles étaient les deux dernières. Et elles savaient que la prochaine fois, une seule en réchapperait.
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L’homme en blouse blanche fixa encore un instant l’écran face à lui. Le regard terrifié et furieux de la fillette qu’il lui renvoyait le troublait. De toutes les expériences qu’ils étaient parvenus à garder en vie jusqu’à leur maturité, celle-ci était bien la seule qui n’avait, en théorie, rien pour survivre. Dans le lot, il y avait eu la plus intelligente, la plus altruiste, la plus forte… Chacune avait une qualité en particulier qui la faisait sortir du lot. Cette fillette-là, en revanche, semblait fonctionner uniquement par instinct, la rendant irrémédiablement imprévisible. Et pour l’homme en blouse blanche, ce qui était imprévisible était, par nature, dangereux car impossible à anticiper.
Des claquements de talons résonnèrent dans le couloir, le sortant de ses réflexions. Lorsque sa cheffe passa la porte, il avait déjà préparé ses notes qu’il lui tendit.
— Combien s’en sont sorties cette fois ? demanda-t-elle de but en blanc en réajustant ses lunettes sur son nez.
— Il y en a deux.
— Bien, bien.
Elle parcourut quelques instants les notes de l’homme en blouse avant de s’assoir devant les moniteurs.
— On lance la dernière étape. L’opération est sur le point de s’achever.
L’homme prit également place devant une console sur laquelle reposait un nombre incalculable de boutons et de manettes.
— On saura bientôt quel dosage utiliser pour avoir le parfait soldat. J’espère qu’on ne se trompera pas.
— Impossible qu’on se trompe, le programme est on ne peut plus simple : la dernière expérience en vie aura réussi toutes les épreuves. Ce sera donc son ADN qui sera pris comme base de clonage.
Même s’il n’osait pas se l’avouer, l’homme en blouse blanche savait en son for intérieur que si la fillette imprévisible l’emportait, leur échec serait total. Il n’avait plus qu’à espérer que lorsque cela arriverait il ne serait déjà plus de ce monde pour qu’on s’en prenne à lui.
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Merci de faire partie de cette aventure littéraire.
Laura Berthil, auteure de récits imaginaires.
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